Novaïa Gazeta réduite au silence : l'Europe doit offrir un refuge durable à la presse libre russe
Privé de locaux, de dons et menacé de poursuites, le dernier grand journal indépendant encore actif en Russie annonce sa fermeture pour le 9 novembre. Face à cette disparition, la France et l'Union européenne ne peuvent se contenter de regrets et doivent donner aux médias russes en exil des moyens à la hauteur de l'enjeu.

Les faits
Après plus de trente ans d'existence, le journal indépendant russe Novaïa Gazeta a annoncé le 30 octobre sa fermeture. Dans une vidéo publiée sur YouTube, son rédacteur en chef, Sergueï Sokolov, affirme que les autorités et les services spéciaux ont contraint la rédaction à cesser son travail, selon l'AFP.
Novaïa Gazeta cesse d'exister. — Sergueï Sokolov, rédacteur en chef
La pression s'est accumulée en quelques semaines. D'après l'AFP, Moscou a inscrit le journal sur la liste des « agents de l'étranger » en septembre, un statut qui impose de lourdes contraintes administratives. Le système qui permettait de recevoir les dons des lecteurs a ensuite été bloqué, privant la rédaction de tout financement. Euromaidan Press rapporte que les banques ont invoqué leurs règles internes. Enfin, la rédaction doit quitter ses locaux moscovites de la ruelle Potapovski le 9 novembre. Selon Novaya Gazeta Europe, qui cite The Economist, l'avis d'expulsion a été notifié le 19 octobre.
Le volet judiciaire pèse aussi. Toujours selon l'AFP, la police a perquisitionné à la mi-octobre le domicile de Sergueï Sokolov et l'a interrogé dans une affaire visant le journaliste Oleg Roldouguine, assigné à résidence dans l'attente de son procès pour collecte et diffusion illégales de données personnelles, un délit passible de six ans de prison. Novaya Gazeta Europe indique que la direction redoutait un classement du journal comme « organisation extrémiste », qui exposerait ses journalistes à des arrestations.
Fondé en 1993 avec le soutien de Mikhaïl Gorbatchev, le titre a enquêté sur les crimes de l'armée russe, la corruption des élites ou le groupe Wagner. Six de ses journalistes et collaborateurs ont été tués, dont Anna Politkovskaïa en 2006. Son ancien rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, a reçu le prix Nobel de la paix en 2021. En 2022, après l'adoption de lois réprimant toute critique de l'armée, une partie de l'équipe s'était exilée pour fonder Novaya Gazeta Europe, depuis déclarée « indésirable » par Moscou.
Les positions en présence
La rédaction parle d'un assassinat. « Ils nous ont tués », écrit-elle dans un communiqué cité par l'AFP. Dmitri Mouratov a déclaré à l'agence que cette fermeture s'inscrivait dans la campagne militaire du Kremlin, le journal étant à ses yeux une cible que le pouvoir entend détruire. Reporters sans frontières a salué un symbole du journalisme libre, et le comité Nobel norvégien s'est dit « profondément préoccupé », appelant Moscou à cesser la répression.
Aucune réaction officielle du Kremlin n'était rapportée dans les dépêches consultées. Les autorités russes présentent de longue date la législation sur les « agents de l'étranger » comme un outil de transparence face aux ingérences extérieures, comparable selon elles aux lois sur l'influence étrangère adoptées ailleurs. L'argument mérite d'être entendu pour ce qu'il est : aucun État démocratique n'interdit pourtant à un journal de recevoir les dons de ses propres lecteurs, ni ne l'expulse de ses locaux au moment où son rédacteur en chef est entendu par la police.
En Europe, une autre objection circule, plus sérieuse : soutenir des médias russes en exil coûterait cher pour une audience limitée, et risquerait de les faire passer, aux yeux du public russe, pour des instruments des chancelleries occidentales. La Commission européenne a fait un choix prudent. Selon son communiqué du 23 mars 2026, elle consacre 3 millions d'euros à la troisième édition de son programme d'aide aux journalistes exilés de Russie et de Biélorussie, étendu cette année aux journalistes ukrainiens installés dans l'Union.
L'analyse
La fin de Novaïa Gazeta ne change pas le rapport des forces militaires. Elle change autre chose : la possibilité, pour les Russes restés au pays, de lire une enquête indépendante écrite depuis Moscou. Avec ce journal disparaît le dernier grand média critique qui travaillait encore de l'intérieur, selon Euromaidan Press. Le silence imposé à une société n'est jamais une affaire purement intérieure. Une population privée d'information libre est plus facile à mobiliser pour la guerre, et l'Europe en subit directement les conséquences.
La tradition gaulliste a toujours distingué la Russie, nation avec laquelle il faudra un jour reparler, du pouvoir qui la gouverne. Défendre les journalistes russes, c'est précisément parier sur cette Russie de demain. C'est aussi une question de cohérence : l'Europe ne peut pas invoquer le droit international et la liberté d'expression face à Moscou tout en laissant les voix libres russes survivre avec des budgets de quelques millions d'euros, renégociés chaque année par appel à projets.
La France a des atouts. Elle accueille le siège de Reporters sans frontières, dispose avec France Médias Monde d'un audiovisuel extérieur reconnu, et peut délivrer des visas de protection. Mais ces outils restent dispersés, et les médias exilés dépendent souvent de fondations privées pour boucler leurs fins de mois.
Conclusion
La fermeture de Novaïa Gazeta appelle mieux qu'un communiqué de regret. La France pourrait proposer à ses partenaires un fonds européen pluriannuel pour la presse indépendante en exil, doté d'une gouvernance qui garantisse l'indépendance éditoriale des bénéficiaires, et faciliter l'accueil durable des journalistes menacés. La question est simple : l'Europe veut-elle encore que des Russes puissent lire autre chose que la propagande de leur gouvernement ?
Article rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.
L'auteur
La Rédaction LSR — La rédaction de LSR Media.
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